Le télétravail questionne en profondeur notre rapport au travail et on ne travaillera plus comme avant

Publié le : 12-06-2020

#teletravail Santé

Plébiscité par la grande majorité, honni par d’autres, le passage contraint au travail à distance pendant quelques mois de 40% des salariés va-t-il laisser des traces durables ? Nous avons interrogé Stéphane Hugon, sociologue, qui décrypte pour nous les implications de ces mois de télétravail...

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Le passage de presque 40% des salariés en télétravail du jour au lendemain va-t-il laisser des traces durables ? Ou n’être bientôt qu’un souvenir, associé à ces mois suspendus du confinement ? 

Pour Stéphane Hugon, sociologue, et fondateur de Eranos,  le passage au télétravail massif questionne notre identité (ce que je suis au travail et à la maison, soudain réunis), notre rapport au travail, bien sûr, devenu durant cette période l’une des activités que l’on effectue depuis sa sphère intime mais aussi le rôle du bureau, du lieu de travail et les modes de management. En montrant que tout ce que l’on jugeait impossible auparavant pouvait fonctionner, le télétravail a montré que des changements profonds étaient possibles dans les entreprises.

Quand le travail devient une des activités que nous réalisons à la maison

Le télétravail n’est pas qu’un nouveau mode d’organisation, un changement technique, mais d’abord un chamboulement de notre identité dites-vous, pourquoi ? 

Stéphane Hugon – La particularité de l’Occident repose sur la distinction entre l’espace domestique et l’espace public, entre le bio oïkos et le bio politico comme l’a défini Hannah Arendt. Ces deux univers étaient déjà devenus plus poreux avec l’avènement du digital. Mais l’entreprise restait “une boîte”, et lorsqu’on franchissait le seuil, on entrait dans un monde particulier avec ses propres règles, ses rituels, ses costumes. 

On avait donc chacun deux masques principaux, deux personnages, celui de la vie domestique et celui de la vie au travail. On pouvait aussi bien être un tyran domestique et affable dans la sphère professionnelle et inversement. Le télétravail, lui, rassemble dans un même lieu, deux identités. Et cela provoque parfois un grand stress. Sur le plan pratique, avec la difficulté à se concentrer dans l’espace domestique partagé avec la famille. Mais aussi plus intimement. Car cette scène unique nous démasque en quelque sorte : elle révèle certaines de nos facettes à nos proches et à l’inverse, nous dévoile à nos collègues, dans notre intimité. Nos différentes identités se percutent. Beaucoup ont d’ailleurs cherché comment cacher leur intimité. Et les plateformes de visioconférence l’ont bien compris en proposant des fonds pour masquer nos intérieurs, pour protéger notre vie personnelle, pour recréer un décorum propre à nos moments de travail, une scène de travail. 

Quand le télétravail fusionne vie privée et vie pro, quelles sont les conséquences ?

Stéphane Hugon – En remettant le travail au sein du foyer, dans l’espace domestique, il devient Une des activités que nous exerçons dans notre journée. Et non plus le centre de notre existence avec une vie personnelle résiduelle. Cela accélère une transformation de la société où les plus jeunes générations manifestaient déjà avant la crise, l’envie, le besoin de préserver une vie privée, rejetant l’idée d’un travail comme unique structurant de l’existence. 

Cela change le rapport de subordination entre la vie pro (prioritaire avant) et la vie perso comme le dit la philosophe Julia de Funès. Ce rééquilibrage entre la vie privée et la vie pro se fait pour le meilleur et pour le pire parfois quand la violence se déverse dans l’espace domestique. Il y a aussi une forme de liberté à pouvoir être ailleurs, au bureau…

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Certains salariés disent regretter le bureau, et même le trajet. A-t-on besoin d’un cadre pour travailler ? 

Le décorum est symboliquement fort. Lorsque l’on va travailler, le trajet est un rite de passage, une liminarité qui permet de changer de costume pour se mettre dans son nouveau rôle de travailleur. Les bureaux ont aussi une fonction symbolique. Non seulement c’est une zone avec ses propres règles, mais Il y a une mémoire collective des lieux, de ce que l’on y vit ensemble. 

Dans cette crise, les salariés ont d’ailleurs ressenti le manque du bureau, où l’on retrouve ses collègues, on l’on échange. Mais aussi son côté protecteur, car les règles communes et l’environnement standardisé pour la plupart des collaborteurs ( tous équipés avec le même matériel, les mêmes bureaux) créent une forme d’équité. Durant la crise, les salariés ont salué la fonction protectrice de leur entreprise. Une fonction autrefois régalienne qui se déplace vers la sphère privée. Et le bureau, en assurant des conditions de protection sanitaire et d’égalité de traitement, y répond aussi. 

Vous ne croyez donc pas à la fin du bureau, au passage en total télétravail ? 

Certains annoncent la fin des bureaux, pour des raisons économiques ou l’avènement d’un nouveau type de bureau, avec des espaces et des fonctions redessinés, plus hybrides. Ou encore la montée en puissance des coworks et tiers lieux comme nouvel espace de travail, tout à la fois hors de la maison et de l’entreprise…

Dans le fond, il faudra que le télétravail soit un choix, qu’il soit discuté dans l’entreprise. Et toutes ne se ressemblent pas : entre un grand groupe et une TPE, entre l’industrie et les services, chaque situation est différente. Le télétravail ne sera pas une solution générale, et chacun fera avec sa culture du travail.

Les salariés ont fait l’expérience du travail en autonomie et les indicateurs de réussite ont changé ? 

Stéphane Hugon – On est passé d’un modèle de management assez vertical, où la présence joue un rôle important à une gestion à la mission, où l’on juge les résultats, en laissant le salarié s’organiser. C’est une petite révolution dans certaines entreprises. Et on a vu que cela marchait. Ce qui questionne aujourd’hui en profondeur l’organisation du travail et le rôle de certaines fonctions d’encadrement et de reporting. 

Cette nouvelle aspiration à l’indépendance pourrait amener certains salariés à se détacher de leur entreprise pour voler de leurs propres ailes, se lancer en indépendant. Les managers doivent tenir compte de ce désir d’autonomie et ne pas essayer de faire comme avant. Car on ne travaillera plus comme avant. 

 

Le portrait de la France qui télétravaille

sources: Nous avons rassemblé ici plusieurs études dont le baromètre effectué entre le 15 et le 20 avril 2020, par le Comptoir de la nouvelle entreprise de Malakoff Humanis.

Le nouveau visage du télétravail

Le télétravail en confinement est toujours majoritairement exercé par des hommes (56%)

92% des télétravailleurs confinés exercent leur activité depuis leur résidence principale (dont 54% dans une maison et 46% dans un appartement). 46% vivent en couple avec enfant(s).

Ils travaillent majoritairement dans le secteur des services (45%), et dans une entreprise de plus de 250 salariés (65%).

Une perception globalement positive

75% des télétravailleurs estiment que la mise en place du télétravail a été facile.

 

 

74% ont eu la possibilité d’adapter ou de réduire leurs horaires de travail pour répondre à leurs contraintes personnelles ou familiales. 

Globalement, la communication interne autour de la crise et des mesures prises par l’entreprise est jugée satisfaisante par 72% des télétravailleurs.  

71% des télétravailleurs apprécient notamment la souplesse et la flexibilité apportées par cette pratique. 

38% des télétravailleurs pensent que cette situation de télétravail contraint a un impact positif sur leur autonomie, leur responsabilisation, la gestion de leur temps et leur concentration.

Cependant, les télétravailleurs ressentent une dégradation de la qualité du lien social (pour 39% d’entre eux) qu’ils estiment difficile à maintenir malgré les outils digitaux.

33% des télétravailleurs estiment que ce contexte particulier de télétravail a un impact négatif sur leur charge de travail, et 30 % sur leur motivation.

 

Et dans le monde d'après, ce sera comment ? 

73% des télétravailleurs souhaitent demander à pratiquer le télétravail après le confinement, de manière régulière (pour 32%) ou ponctuelle (41%). Les trois-quarts des DRH interrogés par leur association nationale prévoient un développement pérenne du télétravail. L’avenir du télétraval est un chapitre ouvert. Mais de bonnes pratiques ont déjà émergé que nous avons rassemblées ici

 

Notre dossier télétravail