Quand le ghosting devient le nouveau “non” au travail

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L'absence soudaine de réponse que l'on connaissait dans l'univers amoureux gagne l'univers du travail

Photo by Hannes Wolf on Unsplash
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« Je me suis fait ghoster ! ». Si vous ne connaissez pas l’expression, vous êtes un petit chanceux. Car à l’heure de l’hyperconnexion, où l’on n’a jamais envoyé et reçu autant de messages, ce qui nous fait le plus souffrir, c’est le silence. On connaissait déjà le ghosting amoureux, lorsque l’élu·e de votre cœur disparaît tout bonnement de la circulation, et ne répond plus à vos messages. Mais ce qui relevait hier du mauvais date Tinder s’est transposé dans la sphère pro : on vous ghoste. Et, avouez-le, vous ghostez aussi.

Malene Rydahl est autrice et conférencière. Dans son ouvrage Je te réponds…moi non plus, elle explore l’étendue de la non-réponse. On y retrouve les chiffres de l’étude Occurrence menée pour l’occasion auprès de 3000 personnes dans le monde. Deux personnes sur trois souffrent de ne pas obtenir de réponse et 50% des gens estiment qu’un retour doit être effectué dans les trois heures lorsqu’ils envoient un message… De quoi avoir la pression.

Une enquête Linkedin met en lumière cet usage du silence en guise de non. Alors plus on est jeune, plus on ghoste. Mais cela dépend aussi des secteurs de recrutement. Dans les domaines où la demande des employeurs est forte, les candidats ont tendance à utiliser le silence radio plus facilement. C’est le cas pour les secteurs de la restauration, la construction, la comptabilité ou le développement informatique. Mais n’existe-t-il pas d’autres raisons qui peuvent expliquer ces silences parfois… surprenants ?

« J’ai cru qu’il était mort »

Sur-sollicitations, multiplication des plateformes de messagerie, déferlante de mails… Et si nous étions bêtement trop sollicités pour répondre, même à son boss comme l’explique Malene Rydahl dans sa tentative de dédramatisation du ghosting.

Mieux vivre le ghosting professionnel

Mais s’il existe des raisons objectives qui nous font oublier de répondre, le zapping est aussi devenu un nouveau mode relationnel, assez peu respectueux des autres. « Le ghosting est la gangrène de mon métier ! Je l’appréhende quotidiennement. Ça me rend dingue. » Marie-Capucine, 32 ans, ne mâche pas ses mots. La jeune femme est productrice à Paris depuis cinq ans. Le démarchage commercial occupe une grande partie de son temps. « De nombreux prospects commencent à me faire travailler sur leur projet, puis, lorsqu’ils s’enquièrent du prix, ils disparaissent de la circulation », s’énerve la jeune femme.

La raison, selon elle ? « La lâcheté. Les clients veulent faire un film comme Titanic avec une poignée d’euros. Evidemment, c’est impossible. Ils n’ont pas le budget, et plutôt que de dire “on va prendre un autre prestataire”, ils préfèrent ne plus répondre ». Une non-réponse parfois tellement surprenante lorsque le dialogue est bien engagé, qu’un jour Marie-Capucine s’est vraiment inquiétée. « Cela faisait trois mois que nous avions commencé à ébaucher un projet ensemble. Du jour au lendemain, plus de nouvelles. J’ai dû aller taper son nom sur Google. J’ai cru qu’il était mort. »

Une réaction qui n’étonne pas Malene Rydhal. « Le non permet de passer à autre chose, le non nous dit « ok, c’est non. » La vie est faite de non et de oui, c’est comme ça. Il faut avoir un peu de recul dans la vie. Mais quand c’est un non, on passe à autre chose. Sinon, on passe sa vie à courir après ce qui est en réalité un non caché. Ça c’est mauvais dans la gestion de ses relations digitales », explique l’experte.

« Tu sens que tu n’existes plus »

Les candidats qui passent des entretiens sont aussi soumis à cette nouvelle forme de réponse. Nicolas est consultant en communication. Lorsqu’il voit passer une annonce sur Linkedin, il passe le processus de recrutement, atterrit en shortlist pour le job, puis… plus rien. « Alors que je connaissais le recruteur ! On se tutoyait. Et du jour au lendemain… plus rien. J’ai envoyé des SMS, un mail à la DRH, mais on ne m’a jamais expliqué ce qui avait coincé ! C’est comme si tu te plantais dans la rue devant quelqu’un pour lui poser une question et que cette personne t’ignorait complètement. Tu sens que tu n’existes plus. »

Cette pratique de ghosting de candidats a fini par dégoûter Fanny, ex-DRH dans un petit groupe. Le blacklistage des candidats qui ne correspondaient pas aux jobs était monnaie courante dans sa boîte. Une pratique qu’elle qualifie « d’abattage ». « Pour moi, c’est un manque de respect total. J’ai toujours pris le temps d’informer le candidat, mais le flux de recrutement ne me permettait pas toujours de le faire en personne. Donc ce sont mes managers qui prenaient le relai, et ils n’informaient pas les candidats. Et cela relève de la flemme. Parce que copier-coller un mail bateau, ça prend quoi, trente secondes ? Les gens peuvent avoir peur du retour des candidats, de leur colère parfois, mais c’est un manque de savoir-faire en communication. Ce qui génère de l’insatisfaction, c’est le manque de transparence. »

Les candidats fantômes

Et parfois, le ghosting va jusqu’à l’abandon de poste. Une étude du cabinet de recrutement international Robert Half a constaté une « augmentation de 10 à 20% » d’abandons de poste sans donner de nouvelles en 2018. Un abandon brutal qui peut se justifier par un manque de bien-être au travail. « J’avais été prise dans cette boîte d’événementiel. Et j’étais contente parce que ça faisait longtemps que je cherchais un job. C’était bien payé, j’allais pouvoir trouver un équilibre financier. » Mais Ariane déchante vite. Sa patronne la malmène, les horaires sont interminables, la pression intense. En période d’essai, elle avait normalement une semaine pour annoncer son départ, mais elle a préféré partir sans rien dire. « Oui, c’est vrai, c’était lâche, mais j’étais au bord du burn-out, je suis tombée malade trois fois, je somatisais », se justifie-t-elle.

Attention cependant. Flemme ou peur, avec Internet, difficile de garder un comportement privé… Mieux vaut encore expliquer clairement ses raisons à son employeur, recruteur ou employé, plutôt que de risquer une mauvaise e-réputation.

Vous avez été victime de ghosting dans la sphère professionnelle ? 3 conseils de Malene Rydhal pour – un peu – mieux le vivre 

  • 1. Avant de présumer que l’on s’est fait ghoster, il faut essayer de savoir à qui l’on a affaire. Est-ce c’est une personne submergée par le travail ? Est-ce que c’est quelqu’un que vous connaissez déjà ? On ne répond pas aussi rapidement à quelqu’un que l’on ne connaît pas.
  • 2. Prenez du recul par rapport au contenu de votre demande : est-ce que vous demandez une augmentation ? Auquel cas, il va falloir un peu plus de 3h à la personne pour vous répondre. Est-ce qu’au contraire il s’agit d’une demande un peu moins engageante ? Bref, toutes les réponses ne se valent pas… mais toutes les questions non plus !
  • 3.  Envoyez votre message au bon moment. La personne est-elle en vacances ? Ou alors est-elle dans une période de rush ? De nombreux aléas peuvent retarder une réponse. Et si vous avez envoyé un mail à 2h du mat’… comprenez que votre interlocuteur trouve ça bizarre !