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À première vue, la vidéo ressemble à des milliers d’autres. Une jeune femme se filme face caméra, pinceau dans une main, palette dans l’autre. Elle commence par parler fond de teint, texture, tenue, lumière. Puis, presque sans transition, elle évoque un sujet qui n’a rien de cosmétique : une affaire de violences sexuelles, le backlash (retour de baton) antiféministe, la peur de marcher seule le soir.
Sur les réseaux sociaux, routines beautés et recettes de cuisine servent de cheval de Troie pour aborder des sujets graves la On ne dit plus « viol », mais « V ». On écrit « AS » pour « agression sexuelle », on remplace des lettres par des astérisques, on parle de « corn » plutôt que de porno, de « seggs » plutôt que de sexe, de « unalive » plutôt que de suicide.
Ce langage codé a un nom : l’algospeak. Il désigne ces détours lexicaux inventés pour échapper aux filtres automatiques et aux systèmes de recommandation des plateformes. Ce qui soulève un véritable problème : qui a encore le droit de nommer les violences, les discriminations ou les rapports de domination sans être pénalisé par des systèmes automatisés ?
L’algorithme, ce censeur invisible
Pour les influenceuses, le risque n’est pas forcément la suppression pure et simple de leurs contenus. La sanction la plus redoutée est un nombre de vues anormalement bas, des commentaires qui disparaissent, un compte qui semble soudainement moins recommandé.
Le mot « shadowban » (censure discrète opérée par les plateformes), parfois utilisé à tort et à travers, traduit cette angoisse d’une invisibilisation larvée qui ne passe pas par l’interdiction. En effet, la modération contemporaine ne se limite plus à déterminer ce qui est autorisé ou interdit, mais aussi à organiser ce qui doit être visible.
Un contenu peut rester en ligne tout en étant moins recommandé, moins trouvable, moins partagé, ce qui, pour une influenceuse dont l’audience dépend de l’exposition algorithmique, peut coûter très cher.
Alors certaines ont appris à ruser. Elles glissent un sujet sensible dans un format « safe » et consensuel. Le maquillage, la cuisine ou les routines du quotidien fonctionnent alors comme des contenus familiers qui rassurent les plateformes, tandis que le fond vise à éveiller les consciences.
Un véritable problème de société
Le phénomène est particulièrement visible lorsqu’il s’agit de violences sexistes et sexuelles. Les mots qui devraient permettre de nommer les faits — viol, agression sexuelle, harcèlement, inceste — sont devenus suspects pour les plateformes.
Non parce qu’ils inciteraient à la violence, mais parce qu’ils signalent aux systèmes automatisés un contenu potentiellement sensible qu’il convient de bannir ou de minorer.
C’est ce qui fait que les victimes, les militantes, les éducatrices ou les journalistes adoptent une sorte de « novlangue », comme dans 1984 de George Orwell, en parlant de « V », d’« AS », en floutant les mots, en coupant les syllabes, en inventant des périphrases.
C’est notamment le cas de la créatrice de contenus Anna Baldy, qui avec son compte @grandebavardeuse, explique que des créatrices de contenus disent « un V » pour « viol » et « SA » pour « agression sexuelle », pour contourner les règles opaques de l’algorithme ou encore de Camille Aumont Carnel, qui est à l’origine du compte @jedisnonchef axé sur les violences sexuelles, ou encore de Capucine Coudrier, créatrice de contenus féministes autour des violences conjugales, des questions de consentement et de leur prévention.
Pour ces influenceuses, la réinvention de la langue constitue une véritable stratégie de survie médiatique. L’algospeak s’est développé en réponse aux systèmes de modération automatisée mis en place sur certaines plateformes.
Cette pratique conduit des utilisateurs à remplacer certains termes par des expressions ou des formulations alternatives afin d’éviter qu’un contenu soit supprimé ou moins diffusé. Dans ce contexte, les personnes qui abordent des sujets liés aux violences peuvent être amenées à adapter leur vocabulaire.
Pour limiter l’exposition des utilisateurs à des contenus violents ou susceptibles d’être traumatisants, les plateformes privilégient principalement des dispositifs de modération et des outils de paramétrage des contenus.