Privé de Game Boy enfant, il devient le boss de la meilleure équipe d’Esport de France

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Les fans d’Esport et de gaming le connaissent sous le nom de Néo, comme Keanu Reeves dans Matrix.

Crédits : Team Vitality
Crédits : Team Vitality
Crédits : Team Vitality

Casque de commentateur vissé sur la tête, micro devant la bouche et fond vert – « Je ressemble à un commentateur d’Eurosport là, non ? » – Fabien Devide est archi à l’aise devant une caméra. Il faut dire qu’à 27 ans, il a beaucoup joué, mais aussi commenté de nombreux matchs en ligne. Sa passion l’a poussé à réussir un pari fou : monter la meilleure équipe de France d’Esport, Team Vitality. Aujourd’hui, l’équipe au logo à l’abeille se place dans le top 3 européen de l’Esport avec ses 45 joueurs et 350 victoires. Team Vitality a établi son QG la « Ruche » (V-Hive) dans des locaux de 1000m2 dans le 3ème arrondissement de la capitale. Et, cerise sur le gâteau, l’équipe vient aussi de finaliser une levée de fonds de 14 millions d’euros.

Pourtant, ce gamin d’Avignon aurait pu passer à côté du jeu vidéo. Sa mère, inquiète pour sa « santé visuelle », le prive de Game Boy. « Bon, à l’époque franchement, l’image était très mauvaise, il fallait presque une loupe pour voir l’écran », sourit le gamer. Mais un jour, sa mère revient avec une PS1. Et plus tard, il passe à la XBox 360, c’est la révélation. « Je découvre les joies du haut débit et la stratégie des jeux multijoueurs. J’ai eu mon petit déclic à 14 ans. Je me dis “ah, ok. Il y a des équipes capables de se rassembler, de monter des stratégies, des classements avec un vainqueur à la fin. C’est du sport ! C’est génial, je peux faire mon équipe, travailler, faire de la stratégie depuis mon salon !” » Il ne le sait pas encore, mais c’est le premier pas vers une carrière qui va l’emmener loin.

“J’ai très vite raccroché les manettes”

Pourtant, ce n’est pas en tant que joueur qu’il va marquer les esprits. « Je n’étais pas mauvais, mais je ne faisais pas du tout partie des meilleurs, confesse-t-il. Même si j’avais une bonne compréhension du jeu, j’étais très mauvais sur la gestion de la pression et du stress, parce que je suis quelqu’un de très émotif. À l’époque, je ne savais pas mettre un mot dessus. C’est ce qui m’a fait réaliser très vite que je préférais l’accompagnement, et gérer la pression des autres, plutôt que la mienne. J’ai très vite raccroché les manettes. Le management, finalement, c’était ma voie. » Alors à 16 ans, Fabien met son empathie au service des autres et devient coach d’Esportifs, « même si, à l’époque, c’était bénévole. »

Du canapé au sport 2.0

Début des années 2010. Le gaming est un repère d’aficionados, loin des faveurs du grand public. Tout est à faire dans ce secteur nouveau qui bouge vite, très vite. Néo se lance « à l’instinct » et crée une association, en plus de son boulot de monteur pour Scènes de Ménages, la série humoristique de M6. Le soir, il entraîne ses joueurs. En 2013, au côté de Nicolas Maurer, CEO de Team Vitality, l’équipe s’officialise. Elle est composée de joueurs super stars, comme « Gotaga » champion du jeu de guerre Call Of Duty. Il est aujourd’hui suivi par plus de trois millions de fans sur YouTube et plus d’un million sur Twitter. Une notoriété dont l’équipe a su tirer parti pour émerger.

Mais, malgré des joueurs talentueux et une audience de fans fidèles, les débuts sont laborieux. L’équipe essuie un revers cuisant lors de sa première compétition. Mais, il en faut plus à Fabien pour se décourager. Il persévère. Et quelques mois plus tard, la team remporte les championnats de France sur le jeu de guerre. Portée par la victoire, la structure s’organise pendant que l’e-sport prend de l’ampleur. « On a connu l’évolution du secteur qui a explosé avec le phénomène YouTube et la télévision », se remémore le gamer. « On avait un logo, un maillot, une charte graphique. C’était déjà de l’entrepreneuriat avant que l’on connaisse le terme. C’était du sport 2.0 ! »

« A part le gagnant, il n’y a que des perdants »

Avec le recul, et malgré une carrière fulgurante, Fabien Devide admet avoir commis quelques erreurs. « Au début, on pensait qu’il fallait jouer sept ou huit heures par jour pour être performant, ce qui est débile ! Ça nous a plus cramés qu’autre chose, avoue Néo. On pensait qu’il fallait faire beaucoup de volume pour développer des compétences et des facilités dans la manière d’aborder le jeu : ce qui est complètement faux. Quand on est devenus champions de France, on s’est dit « on est simplement meilleurs que les mecs d’en face ». C’est complètement faux comme analyse ! Ce qui fait gagner, ce sont des micro détails dans la routine de travail. L’Esport se rapproche de plus en plus du sport de très, très haut niveau et du sport traditionnel. » D’autant que le champion le reconnaît volontiers, l’Esport est une discipline exigeante : « à part le gagnant, il n’y a que des perdants. »

Depuis, l’équipe a réorienté son entraînement et s’est entourée de spécialistes avec, en fer de lance, l’entraîneur de Jo-Wilfried Tsonga et Richard Gasquet, Thierry Ascione, raconte Fabien. Raison pour laquelle, en plus de l’entraîneur star, Vitality travaille aussi avec « un préparateur physique, un préparateur mental, une nutritionniste. On aimerait aussi étoffer le staff médical. » Les joueurs ont réduit leur temps d’écran à trois heures par jour. « On reconstitue des situations très précises pour créer des automatismes. » Néo fait aussi attention à la santé mentale de ses joueurs et écoute « les petits bruits de fond » qui correspondent à la partie « gestion de l’humain ». « Quand quelque chose te préoccupe, tu es moins bon, » explique-t-il.

E-boss cherche perle rare

Outre l’entraînement, la routine, la nourriture, le sommeil ou le moral de son équipe, le patron gère, d’une main de maître, la sélection de ses joueurs. Pas de place pour l’à-peu-près, ici on ne prend que la crème de la crème, «1%» des meilleurs. « C’est comme au football, les mecs savent tous faire un contrôle ou une passe. Mais, il y en a un qui va tout faire mieux et plus vite que les autres. C’est comme ça qu’on différencie les pros des meilleurs, comme Ronaldo ou Messi. » Une comparaison amusante lorsque l’on sait que juste avant le confinement, le sport traditionnel regardait avec circonspection les Esportifs. « On a été sous les feux des projecteurs, à cause du confinement. Et d’un coup, les sportifs de haut niveau se sont mis à faire de l’e-sport. Et tous ceux qui avaient un a priori négatif se sont retrouvés avec une curiosité bienveillante vis-à-vis de la discipline. » Un coup de boost inespéré pour les grands gagnants, malgré eux, de la crise sanitaire.

Après huit ans derrière un ordinateur, Néo se voit déjà passer à la taille d’écran supérieure. « J’ai un ou deux scénarios dans les tiroirs », confie-t-il. Mais il sait déjà que, comme pour le gaming où personne ne l’attendait, il devra aussi faire ses preuves derrière une caméra. « Et après ça, j’aurais peut-être gagné ma liberté de faire autre chose… »