Pourquoi sommes-nous (souvent) plus méchants sur les réseaux sociaux ?

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La cérémonie des César a entrainé son lot de post rageurs, de polémiques, d'accusations, notamment sur les réseaux. Bashing sur Facebook, trolls sur Twitter, harcèlement sur Instagram… Quelles sont les mécaniques qui poussent les humains à se montrer très agressifs sur les réseaux, un peu comme en voiture ? Scientifiques, philosophes et professeurs se sont penchés sur la question, et, mauvaise nouvelle, nous sommes tous à la merci de cette mauvaise pente. Explications.

Plainpicture/clack
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Dans l’actualité, les exemples de coups d’éclats virtuels sont nombreux. La cérémonie des César a déclenché une nouvelle salve d’hostilités et l’on se fait parfois exclure de profils Facebook si l’on ne s’aligne pas sur des positions tranchées. Ces affrontements en ligne illustrent comment le débat a viré au peleton d’exécution, porté par les réseaux, qui permettent aussi de se montrer très agressifs… à distance.

Selon une étude IFOP pour Franceinfo, 27% des jeunes et 12% de la population totale assurent avoir déjà été victimes d’insultes ou de propos grossiers sur les réseaux.

Fabrique de narcissiques et virus émotionnel

 

A l’occasion du 15ème anniversaire de Facebook, Sherry Turkle, chercheuse au MIT, a publié une tribune acerbe dans Vox. Selon elle, les réseaux sociaux présentent un double effet pervers : « Facebook nous promet un profil et un endroit où nous allons nous faire des amis. Si vous y récoltez de la méchanceté, vous n’y êtes pas préparé. Vous vous sentez doublement attaqué, et donc vous répliquez », reprend Slate.

La chercheuse américaine est loin d’être la seule à se préoccuper de l’influence des réseaux sur notre comportement. Déjà en 2012 (soit 8 ans après la création de Facebook, et 6 ans après celle de Twitter) des chercheurs de l’université de l’Illinois ont établi un lien direct entre les réseaux et la prépondérance d’une caractéristique narcissique forte chez certains utilisateurs et notamment « une tendance à manquer de respect lié à un désir de manipuler et de prendre l’avantage sur les autres ». Dans les Université de Columbia et de Pittsburgh, d’autres études ont démontré que le réseau social entraîne une perte de contrôle en plus d’avoir un effet négatif sur l’humeur. Cerise sur le gâteau virtuel, les émotions de vos amis virtuels sont contagieuses. L’agressivité et la méchanceté en ligne vous contaminent comme un virus.

Philosophie de la violence ordinaire

 

Les scientifiques et les chercheurs ne sont pas les seuls à se questionner. Interrogé par Challenges, le philosophe Raphaël Enthoven – de son propre aveu « addict à Twitter » – aborde le problème sous l’angle de la morale. Le présentateur explique la cause la méchanceté sur les réseaux par l’absence du « regard d’autrui », qui contient nos débordements, ou d’une « présence coercitive », sorte de police virtuelle capable de contenir nos instincts les plus noirs. « Ce n’est pas la justice qu’on respecte, ni la loi qu’on redoute, explique-t-il, mais ce sont les forces de l’ordre, et le regard d’autrui, à sa manière, est une force de l’ordre ».

Génération « clash » et Loft Story

Pour le sémiologue François Jost, professeur émérite à la Sorbonne nouvelle-Paris III et auteur de « La Méchanceté en actes à l’ère du numérique »*, l’influence de la télévision est aussi capitale que l’utilisation des réseaux virtuels. Selon lui, la société du « show » a contribué à donner la sensation que nous pouvions tous nous juger et nous noter entre nous. C’est le cas d’émissions à succès comme « Un dîner presque parfait » où l’on évalue les plats de ses voisins. Ou encore « Loft Story » en 2001, où le public avait le pouvoir de bannir ou de garder les candidats. Jusqu’aux « talk shows » plus modernes où des animateurs remontés – coucou Yann Moix – n’hésitent pas à « clasher » les invités ou à les laisser s’écharper entre eux.

Enfin, l’auteur y voit aussi une dimension politique, où les « invisibles » peuvent enfin s’exprimer, au même titre que les élites. Nous l’avons interrogé.

Quelles sont les mécaniques qui nous rendent méchants en ligne ?
F.J. – Les émissions de télévision, comme celles de la télé-réalité, où l’on se critique, on se note, et où l’on se juge ont précédé les réseaux sociaux. Sur les plateaux de télé, on peut regarder les journalistes et les politiques se battre entre eux. Et finalement, avec l’idée de confiscation de la parole par les élites, chacun donne son avis sans retenue sur les réseaux. Cela donne quelque chose de très violent. C’est le signe d’un retour sur soi au détriment de la société. Chacun cherche son bonheur personnel. Alors qu’il y a 20 ou 30 ans, on essayait de trouver une manière de vivre ensemble.

Sommes nous plus méchants qu’avant ?
F.J. – Les gens donnent leur avis depuis toujours ! C’était juste beaucoup plus discret lorsque que ça se cantonnait au café du coin. La méchanceté n’est pas due à Facebook, Instagram ou Twitter. Elle a simplement plus de facilité à s’y exprimer. Les réseaux sociaux vivent sur la grande utopie que nous sommes tous égaux. Sauf que l’on peut se cacher. N’importe qui peut insulter un scientifique, une personnalité, un journaliste, dans l’impunité la plus totale.

Pourquoi exprime-t-on de la méchanceté sur les réseaux ?
FJ – Pour répondre à cette question, il faut se demander de quoi les réseaux sociaux sont-ils le symptôme. On peut avoir l’impression que les élites peuvent discuter entre elles, mais aussi que l’on n’écoute jamais l’avis de personnes invisibles, dont l’avis ne compte pas. De ce fait, il existe une espèce de psychanalyse refoulée. Internet permet une sorte de revanche sociale, où chacun a son mot à dire, comme pour lutter contre les élites.

* La méchanceté en actes à l’ère du numérique, François Jost, CNRS Editions, 20€.

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