Qui se cache derrière vos playlists préférées (et même les autres) ?

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Cool, chill, samedi soir, le blues du dimanche... les playlists qui vous accompagnent selon vos humeurs sont réfléchies par des experts musicaux. Pour la fête de la musique, on vous explique qui se cache derrière vos flux musicaux frissonants.

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Cette année, la fête de la musique aura un goût particulier. Les regroupements de plus de dix personnes sont toujours interdits sur la voie publique et les événements qui se tiendront dans la rue, les cafés ou les bars relèveront d’autorisations obligatoires. Pas de bain de foule cette année, la fête de la musique sera 2.0 et socialement… distante.

Alors si vous avez envie de retrouver les joies d’une orchestration imprévue, les sons qui s’enchaînent sans se ressembler, le goût particulier d’une balade sonore, différent du plaisir d’écouter encore et encore un morceau que l’on aime déjà… bref, si votre oreille appelle la découverte musicale (qui s’opère parfois lors de la fête de la musique, cacophonie incluse), alors, les playlists sont là, comme autant d’invitations à l’évasion. 

Elles sont entrées dans notre quotidien avec les sites de musique en streaming. On fabrique les siennes, on écoute celle des autres. Les playlists sont partout, à la radio, dans les boutiques, sur nos smartphones. Mais pour que la succession des titres devienne une vraie balade, il y a derrière, des programmateurs musicaux de talent. 

En France, sur l’année 2018, le nombre d’écoutes sur les différentes playlists s’élevaient à près de 42 millions de titres.

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Les programmateurs musicaux passent plusieurs heures par jour à écouter de TOUT

Il y en a qui mangent de tout. Eux, ils écoutent de tout. Pour exercer le métier, aucune formation n’existe et souvent, c’est la curiosité qui guide ces autodidactes du son. Vrej Minassian, Directeur « Musique & Expérience » chez Orange, s’est formé au marketing et à la publicité au Celsa avant de travailler en maisons de disques en tant que chef de projet chez EMI Music puis directeur marketing dans le label Epic, chez Sony Music. Celui qui a « bossé dix ans avec NTM et quatre ans avec Charles Aznavour » a aussi fait un détour par le monde du jeu vidéo, du cinéma, de l’Internet et des mondes virtuels. Il gère toutes les questions musique/son à la Direction de la Marque chez Orange. Depuis 2013, il anime un pool d’experts musicaux pour la conception de flux musicaux diffusés dans les boutiques Orange. Directeurs artistiques, éditeurs, journalistes, programmateurs de salle de spectacle, DJs, tous travaillent à ses côtés dans le but de proposer des playlists qui mêlent des genres musicaux divers et variés. Objectif : traduire en playlists le territoire musical de la marque Orange tout en dénichant quelques pépites inconnues. Vrej Minassian a fait le pari de n’intégrer aucun hit à ses playlists pour obtenir ​« un flux musical qui est propre à Orange. »

Mehdi Maizi, lui mise sur un mix : « On est à la fois Skyrock et Radio Nova. On doit avoir des propositions éditoriales pour ceux qui cherchent du hit, et ceux qui cherchent des propositions plus alternatives », explique le journaliste et ancien programmateur chez Deezer.

Toute la complexité du métier réside dans le fait de réunir des sons qui fédèrent un maximum de personnes en jonglant entre tubes et découvertes. 

 

Créer une identité musicale 

Si les chemins sont différents sur les plateformes de streaming, à la radio ou chez les marques, le but recherché est le même : créer une identité propre à ses playlists. Djubaka, est programmateur musical sur France Inter depuis 2001. La fameuse playlist de France Inter qui rend les grèves sur la chaîne du service public agréables, c’est lui. Lorsqu’il évoque son métier, le terme “d’architecture sonore” surgit toujours. “Le point de départ, c’est qu’on est dimanche, et qu’il est 10 heures du matin. C’est une donnée objective, dont il faut tenir compte : les gens ont dormi plus longtemps, c’est un moment de réveil, peu travaillent. Comme le temps d’écoute est plus long, on peut se permettre non pas des choses plus compliquées, mais qui réclament une écoute différente. Parce que les auditeurs les remarquent plus.” explique-t-il dans une interview accordée à Télérama au sujet de la ligne musicale de l’émission Remède à la mélancolie. 

Travail d’ajustement constant, minutieux comme celui d’un horloger, les concepteurs de playlist s’adaptent au public pour rendre une vraie expérience musicale. Chez Orange, Vrej Minassian raconte que la musique dans les boutiques est pensée comme “une prise de parole de la marque. Elle a vocation à apporter de la sérénité et de la bienveillance” avant de préciser que les musiques diffusées dans les boutiques en France et en Tunisie par exemple ne sont pas les mêmes, mais sont choisies en conséquence pour coller le mieux possible à la culture musicale du pays.  

 

 

La conception d’une playlist : des humains et des IA

Pour bâtir une playlist béton, rien de mieux que l’oreille humaine qui fait appel aux sensibilités et aux goûts de chaque expert. À la radio, certains quotas doivent être respectés, comme par exemple la part de musique française qui doit s’élever à 40%. « La curation humaine est l’ADN de Deezer », selon Rachel Cartier, Head of music chez Deezer qui s’exprimait dans Madame Figaro. Mais derrière l’humain, vient le travail de l’algorithme. Il façonne alors les enchaînements et associe des titres en fonction des caractéristiques préétablies : la quantité précise d’un genre musical dans une playlist, le nombre de titres, etc. que le programmateur musical aura déterminé par avance.

Rencontrer l’humeur des auditeurs 

Ces dernières années, les playlists fonctionnent bien sûr par genre musical, mais également par humeur. Cool, chill, samedi soir, le blues du dimanche… Sur Spotify, dans l’onglet “parcourir”, c’est aussi le terme qui réapparait : “genre et ambiance”.

Faire défiler les morceaux de musique, c’est comme raconter une histoire. « Il faut qu’il y ait des évolutions, des variations dans la playlist, du mouvement, et de temps en temps comme un  Poke” pour surprendre les auditeurs », raconte Vrej Minassian. Pour toucher le public, le renouvellement des morceaux doit se faire souvent. Chez France Inter, la playlist compte environ 80 titres dont le chiffre des nouveautés varie entre 1 et 7 par semaine. 

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Pour ce faire, les programmateurs ont chacun leur technique pour dénicher des nouveautés. Djubaka ne va plus « qu’à des concerts où les entrées sont entre cinq et dix euros », explique Les Inrockuptibles. Une manière de sortir des circuits traditionnels des maisons de disques et des attachés de presse. De l’autre côté, Rachel Cartier de Deezer se rend à des concerts, programme des rendez-vous avec des artistes, visionne des clips vidéos. Vrej Minassian, lui, s’appuie sur son comité d’experts pour dénicher les meilleurs sons par genres musicaux, dans le but de « provoquer du Shazam », c’est-à-dire l’envie de savoir de quel morceau il s’agit. Le critère absolu de réussite pour ces DJs de l’ombre.