Enseignement à distance : Ce qui marche…et ce qui marche moins. Enquête sur une révolution

Publié le : 21-04-2020

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Du jour au lendemain, des milliers d'élèves se sont retrouvés hors la classe, en télé enseignement. Une situation totalement inédite qui aura conduit au grand bond digital de l'Education nationale et souligné une fois de plus la fracture numérique.

Actualisé le 2 juin

D’un jour à l’autre, la totalité des élèves se sont retrouvés hors l’école. Enfants, parents et professeurs ont découvert un tout nouveau mode d’enseignement qui va laisser des traces durables. Car l’Education nationale a connu une véritable révolution digitale. Avec des points positifs, comme la prise en main ultra-rapide de nouveaux outils de beaucoup de professeurs et de familles, la construction de nouvelles relations, avec plus d’entraide entre profs et élèves, mais aussi du décrochage scolaire important, pour les plus précaires, qui vivent souvent la fracture sociale et numérique. Enquête.

Cela devait durer 15 jours, puis 30, puis 45….Certains élèves ne retourneront probablement pas en classe avant la rentrée de septembre. Les terminales ont pour certains obtenu leur bac en avril, au contrôle continu. Les premières viennent d’apprendre que les oraux sont également supprimé et que le contrôle continu prévaudra…

Un chamboulement des rites, des programmes tout entier tournés ces années là vers les examens. Et soudain, que devient l’école quand il n’y a plus ni classe, ni examens, ni notes…

Retour sur cette révolution et petite tentative de bilan sur ce qui marche…et ce qui marche moins bien dans l’enseignement à distance.

En un mois, tout a changé…

Ce qui impressionne d’abord, c’est le basculement du jour au lendemain dans l’inconnu. Annoncée le 12 mars, la fermeture des écoles s’est concrétisée le 16…Et la continuité pédagogique s’est improvisée. Souvent lentement. « On a passé une semaine sans trop de nouvelles » raconte une mère de famille parisienne. Quelques mails venus du lycée. Mais rien de concret. Puis la voix, de la professeur de math a résonné un jour dans le salon. La visio est apparue, comme un rendez-vous salvateur au milieu de ces drôles de journée de confinés  ! Deux mois plus tard, cette vigie tient toujours la flamme.

« Ce matin, elle a mis de la musique sur Zoom, avant de commencer le cours. Ca fait bizarre, mais je l’aime de plus en plus », raconte Ethan, en terminale ES à Paris. « Elle a été la première à faire cours sur Classroom. Au début, on ne la voyait pas et on n’avait pas de documents. Maintenant, elle fait des super présentations et même mon grand frère vient écouter son cours. »

La professeure de SES partage, elle, son bureau à l’écran comme une pro de la visio-conférence, quand au départ, elle ne savait même pas se connecter, poursuit Alice, en terminale aussi à Saint-Germain, dans les Yvelines. Tandis que ce « super » professeur d’histoire, a évacué les cours, d’un « regardez mon blog. » Comme si durant l’année, il avait renvoyé les élèves uniquement au manuel. « C’est bizarre, on découvre les professeurs dans cet inconnu », reprend Lucien, en première à Roubaix. « On reçoit des mails hyper-chaleureux de professeurs qui nous disent qu’on leur manque », ajoute Aaron, pourtant habitué à un traitement plus froid, dans son lycée super élitiste parisien. « Le professeur de philo nous a dit : Vous n’avez plus qu’un seul devoir, m’envoyer tous les jours un mail pour donner de vos nouvelles. »  « Comme on l’a aidé à installer le Classroom, le prof nous envoie des mercis tout le temps », reprend Chloé en seconde à Marseille. 

Partout, les relations entre les enseignants et leurs élèves ont été bouleversées par le confinement et il a fallu inventer pour assurer la “continuité pédagogique”, un mot bien administratif, pour une réalité beaucoup plus foisonnante et parfois chaotique. 

Inventer une nouvelle façon de faire classe

Car depuis le 16 mars, partout en France, des instituteurs aux professeurs d’université, il a fallu expérimenter une nouvelle façon de faire l’école. Et tous les outils mis à disposition par l’Education nationale jusqu’alors engagée dans une transition numérique qui semblait plus proche de la marche du mammouth que du surgissement de la gazelle, ont du être réinventés. 

L’ENT (espace numérique de travail) a vite saturé. Et il n’était pas fait pour faire l’école à distance. Le Cned, parfois qualifié de “vestige de l’éducation des années 60” par les nouveaux acteurs de l’edtech (l’éducation numérique) s’est révélé en tout cas figé. 

Et les professeurs ont finalement utilisé leur propre matériel et les logiciels grand public, tout comme les élèves, pour entamer ce grand bond en avant numérique. Avant c’était interdit. Le monde de l’école en ligne était une sorte de forteresse. Pour des raisons de sécurité que l’on comprend, l’Education nationale avait entièrement recréé un univers digital, bien éloigné de nos pratiques quotidiennes. Un monde lourd, administratif. Le cahier de texte partagé… en semblait l’apogée. 

Et puis les interdits ont rejoint la longue liste de ce que l’on ne faisait pas avant, dans le monde d’avant. D’avant la crise et le confinement.  « Nous sommes dans un moment de bascule fabuleux, se réjouit dans Le Monde, Yannig Raffenel, président du Cluster EdTech Grand Ouest qui fédère les acteurs de l’éducation numérique  sur ce territoire. Du jour au lendemain, les établissements scolaires sont passés de presque 100 % de présentiel à 100 % de distanciel, sans nuance. » Selon lui ce « bac à sable grandeur nature » d’expériences pédagogiques numériques, dans lequel plus de 12 millions d’élèves et près d’un million d’enseignants sont plongés malgré eux depuis trois semaines, est l’occasion de « faire tomber les barrières » érigées contre le numérique éducatif. 

 

Les professeurs multiplient les initiatives sur Internet

Partout, les professeurs inventent. Ouverture de blogs, classes interactives sur Discord, chaînes YouTube et même création de jeux vidéo pour favoriser l’apprentissage. « Les professeurs ont fait un boulot incroyable », souligne le ministre de l’Education nationale. 

« Je voulais rester en contact avec mes élèves », nous avait raconté Marie-Solène Letoqueux, maîtresse en maternelle lorsque nous avions repéré ses délicieuses vidéos en mars. « Mon mari m’a dit, lance-toi sur YouTube », où son émission La maîtresse part en live cartonne maintenant, bien au delà de sa région. 

La maîtresse part en live

Avec le confinement, cette maîtresse d'école maternelle a lancé sa chaîne YouTube "La maitresse part en live" et ça cartonne 😃 https://bienvivreledigital.orange.fr/vie-perso/elle-sest-lancee-avec-le-confinement-et-sa-chaine-la-maitresse-part-en-live-cartonne-sur-youtube/

Publiée par Orange sur Mercredi 8 avril 2020

 

 

 

Un rapprochement parents professeurs

Dans les petites classes, les parents ont du largement prendre le relai pour faire l’école à la maison, avec l’instituteur. Beaucoup ont rejoint Klassroom, une sorte de Facebook français dédié aux élèves de maternelles et primaires, où enfants , parents et enseignants restent en contact. Les connexions ont explosé, avec plus de 750.000 comptes actifs depuis le confinement raconte Frank-David Cohen, son créateur, joint par Bien Vivre le Digital. 

 

Car pour les très jeunes, il faut vraiment faire l’école à la maison, donc la relation entre les professeurs et les parents est essentielle. Et conséquence positive : « Une collaboration et une compréhension nouvelle s’instaurent entre les familles et les enseignants », estime cet entrepreneur, lui même père de deux petits. 

Les mèmes ont surgi partout sur le Web pour raconter cette prise de conscience. “Le problème, c’était pas le professeur”… résume l’état d’esprit de nombreuses familles. 

Cette nouvelle relation porte les germes d’une révolution, surtout dans l’éducation à la française, souvent jugée très formelle, par nos voisins européens. Le maître et l’élève, cette figure un peu figée, avec son corollaire de notes et parfois d’appréciations sévères n’ont pour autant pas disparu.

 

La notion de discipline mise à l’épreuve

« Certains professeurs nous accablent de devoirs. Juste pour montrer qu’ils travaillent. En ignorant totalement, qu’à la maison, on a un ordinateur pour toute la famille », raconte Zohra, 13 ans, qui vit à Bourges. « Et après, ils nous engueulent… »

Kevin, 10 ans a lui été puni pour “bavardages” sur Zoom, raconte sa grande soeur, révoltée. Dans sa classe, située en grande banlieue parisienne, beaucoup d’enfants ont décroché. Kevin est lui tenu par “sa mère » qui fait famille d’accueil pour d’autres enfants confiés par les services sociaux. « Alors ici, on est tous devenus des pro de l’Internet, de la connexion et même des études à distance », explique Sarah, 21 ans. 

Car le partage d’écrans, de clavier et de WiFi dans les foyers n’est pas simple. « C’est devenu une petite guerre », s’énerve Déborah, animatrice sociale. « Je demande aux profs de regrouper les devoirs et d’envoyer tous les documents dans le même format pour que l’on puisse bien s’organiser… mais ils ne veulent pas », peste cette mère de deux enfants. 

Car la réinvention de l’école en ligne, souvent admirable, s’est faite dans la précipitation et les choix individuels…

Des profs ont littéralement disparu des écrans. La grande majorité « travaille tout le temps », explique Marie Catherine T. enseignante dans un lycée professionnel à Pithiviers. « On a du repenser nos cours, appeler nos élèves, répondre aux sms constants », détaille celle qui fait aussi la coordination avec les autres profs de son lycée. Un certain nombre de parents semblent avoir aussi décroché. « Ils ne sont que 7% à regarder mes messages sur Pronote », poursuit la professeur, avant de lâcher « On est fatigué, mais on tient bon. »

 

 

Entre 5 à 10% des élèves en décrochage

En attendant, dans ce paysage de l’école derrière le clavier, il y a aussi ceux que l’on a perdus. « Entre 5 et 8%. » C’est la proportion d’élèves que les professeurs n’arrivent pas à joindre depuis le début du confinement, selon l’estimation donnée par Jean-Michel Blanquer le 31 mars. C’est un « grand risque » que la situation « creuse les inégalités ». Derrière ce silence, se cache notamment l’absence d’équipement numérique, ou de l’illettrisme auquel s’ajoutent parfois des disparités socio-économiques. 

Les professeurs se sentent souvent démunis. Enseignante dans la région nantaise, Armelle s’est confiée au JDD sur ses difficultés à joindre quelques-unes des 12 familles de sa classe de CP, classée REP+. « Les parents ne baissent pas les bras, relève-t-elle. Mais certains sont gênés d’avouer leurs limites sur le numérique. Alors je suggère : « Vous savez, vous pouvez m’envoyer le travail par photo! ». » Certains établissements proposent des photocopies, envoyées par la Poste ou à venir chercher. D’autres imaginent des activités faciles à réaliser sur téléphone. Plusieurs établissements ont aussi permis des prêts de matériels. 

Mais assurer, à la fois, l’aide aux cours à distance de leurs enfants et leur propre travail, c’est mission impossible. Il y avait un sentiment d’implosion, de bombe à retardement. « Dans les quartiers difficiles, des jeunes sont actuellement livrés à eux-mêmes », explique l’enseignante, autrice, spécialiste de l’éducation, Véronique Bouzou dans les colonnes de Ouest-France. Alors, on se tourne vers l’idée que l’école puisse garder les élèves, donnant la possibilité aux parents de reprendre le travail. « En fait, rouvrir les écoles, collèges et lycées, c’est reconnaître l’échec de l’école à distance. »  En tout cas, ses limites…

 

Le futur de l’éducation numérique s’organise

« Le fait que les élèves ne retourneront pas à l’école physique pendant plusieurs 5 mois pourrait facilement entraîner un déficit d’apprentissage sur l’ensemble de l’année », redoute Sal Khan de l’Académie Khan qui s’exprimait lors sommet virtuel de GSV en mars. L’écart des résultats d’apprentissage entre les écoles qui sont équipées et celles qui ne le sont pas pourrait augmenter, tout comme le fossé d’équité. Les fermetures d’écoles ont fait plus de mal aux élèves vulnérables.

Pour autant, l’apprentissage numérique a été dopé par le confinement et se poursuivra. Il y avait déjà une méga tendance à l’augmentation de la numérisation, mais la crise agira sans aucun doute au moins comme un catalyseur, sinon comme un accélérateur majeur. Aux États-Unis, 30% des étudiants de premier cycle suivent une forme ou une autre de cours en ligne, 30% des étudiants de deuxième cycle suivent des cours entièrement en ligne ont rappelé les experts de l’edtech.

Et durant la crise, la France n’aurait pas démérité, au contraire. Globalement, « le Japon et la France sont les pays qui ont le mieux réussi l’enseignement à distance », assure le ministre de l’Education nationale, qui cite l’OCDE. « Et il y a des choses à retenir pour le futur », a développé Jean-Michel Blanquer, qui a annoncé des Etats Généraux de l’éducation numérique en septembre. « Nous voyons dans cette période, que le numérique est un outil fantastique. Mais que l’éducation reste une question d’humains.  C’est toujours le professeur qui reste au centre de la relation. »

 

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