Comment les jeunes sociabilisent (pour de bon) en ligne

Publié le : 15-07-2020

#pratiquesnumeriques Vie perso

Et s'il ne fallait plus opposer amitié en vrai et sociabiité en ligne ? Mais peut-être considérer qu'il s'agit de relations épistolaires, surtout chez les jeunes...Et détail pédago pour les parents, les adolescents s'exercent à écrire, à choisir leurs mots pour faire naître ces relations !

taylor-harding-for unsplash
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« Faire des rencontres dans la rue, c’est plus marrant. Mais en ligne, c’est plus facile », résume Nathan, 17 ans, grand brun bouclé, mi timide, mi vaillant. Ce lycéen parisien a plongé dans l’Internet nuit et jour pendant le confinement et glané, au fil des jeux, des forums, des commentaires sous des vidéos, de nouvelles connaissances. « Sur les réseaux, on n’hésite pas à entamer la discussion. Parce que l’on est caché et surtout parce que l’on peut décrocher à chaque instant. C’est une relation totalement à la carte, sans aucun engagement. Tant que c’est bien, on se parle, sinon, on s’ignore, on se ghoste ». Et parfois, de petits messages, en blagues, « cela devient un vrai rendez-vous, comme avec un pote. »

Pour 40% des jeunes issus de la Génération Z, le virtuel permet même d’être plus confiant et plus sociable pour aborder de nouvelles personnes selon une étude publiée par l’opérateur de logiciel de sécurité Kaspersky qui a sondé nos relations en ligne en temps de pandémie. Mais ces jeunes n’ont pas attendu le confinement pour se plonger dans une sociabilité en ligne. Ils tissaient déjà des amitiés “ORL” (Out Real Life, traduisible par “en dehors de la vraie vie”), via les forums ou les jeux vidéo en ligne. Le confinement n’a fait qu’exacerber cette pratique en se propageant à travers les âges et en s’adaptant en fonction des réseaux sociaux utilisés.

D’où vient cette sociabilité “ORL” chez les jeunes ?

Jusqu’à l’âge de 16 ans, les rencontres physiques sont très encadrées par les parents. Par souci de sécurité, ces derniers tentent de limiter le périmètre de rencontres de leurs progénitures : « Avant le confinement, les adolescents avaient déjà une existence assez… confinée. Les relations virtuelles tissées par les jeunes ont toujours été un moyen de pallier à l’isolement social lié à leur âge », explique Laurence Allard, sociologue et chercheuse à l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3.

Une thèse que confirme notre témoin, Sarah, 25 ans : « À l’âge de 16 ans, je n’avais pas le droit de sortir, les forums étaient donc un peu mon échappatoire pendant les vacances », se souvient-elle.

Cette façon de se rencontrer en ligne s’est développée avec les jeux vidéos en ligne : « Le fait de jouer avec des gens, ça crée une proximité », affirme Sarah. Une impression partagée par Jules, 20 ans, qui a commencé à arpenter les forums et à discuter avec des inconnus en jouant en ligne à GTA. « Avec le micro, je parlais avec d’autres joueurs. C’est la première fois que j’ai vraiment eu ce sentiment de me faire des potes en ligne », explique-t-il, avant d’ajouter : « On parlait ensemble, on jouait ensemble, on rigolait, on avait des délires. Il y avait une sorte de complicité qui naissait plus facilement. »

La sociabilité en ligne forge une confiance en soi

Selon nos jeunes témoins, les rencontres en ligne donnent une place plus importante à la réflexion et au choix des mots. « Quand on discute à l’oral, dans la vraie vie, c’est très immédiat. Alors que sur les réseaux sociaux, on peut parler de manière plus recherchée et on peut trouver d’autres moyens de faire rire », affirme Jules.

Un temps de réflexion plus long qui permet d’être plus confiant dans la discussion et d’apprendre à s’affirmer : « J’avais énormément de mal à parler de moi. Grâce aux forums, j’ai commencé à donner mon avis sur certains sujets. On peut également se créer un personnage car personne ne connaît notre façon de parler dans la vraie vie », confie Sarah.

Rencontrer des amis sur Internet : est-ce dangereux ?

Pour Laurence Allard, développer des liens en ligne est un processus de socialisation normal chez les jeunes et moins dangereux qu’on ne l’imagine. « Allez dans des salles de jeux vidéos et rencontrer des inconnus, ça peut-être beaucoup plus dangereux que d’aller sur Fortnite et d’arrêter la session si jamais cela se passe mal. »

Cette forme de relation en ligne donne l’idée d’une “expérimentation sociale” plus facile pour la Génération Z. « On retrouve dans ces processus de socialisation un côté “essai-erreur” de la machine informatique : rencontrer, échanger, ne plus répondre, se désabonner, changer de numéro, couper court à la conversation… tous ces aspects semblent plus simples en ligne si les relations ne conviennent pas, rendant ainsi les échanges plus sûrs. Bien se socialiser en ligne, c’est ne pas traiter les autres comme un traitement de texte, c’est-à-dire savoir aussi rompre, s’éloigner », développe Laurence Allard.

C’est dans la construction du soi social sur Internet que les dérives peuvent se former. Sociologue au CNRS, Christine Castelain Meunier, évoque à ce sujet le concept “d’identité augmentée”. L’envie de se créer un soi meilleur et idéal peut amener parfois l’utilisateur à affronter des situations de cyberharcèlement, voire même de pédocriminalité…

Des formes de sociabilités en ligne multiples

Dans “la vraie vie”, les codes et les manières de se comporter diffèrent selon à qui on s’adresse. On ne parle pas de la même façon à un professeur, à un copain ou à ses parents. En ligne, on retrouve la même matrice. Laurence Allard parle de “sociabilités en ligne”. Une notion à conjuguer au pluriel donc car ces formes sont multiples. Et d’ajouter : « Savoir interagir sur Facebook, Tik Tok ou encore Twitter de façon conforme, c’est une modalité de l’apprentissage de la sociabilité en ligne. Sur Twitter, il y a des jeux de langage qui ne sont pas les mêmes sur Facebook par exemple. »

Mais si multiples soient-elles, les sociabilités en ligne ne représentent qu’un aspect du processus de socialisation global de l’adolescent. « Rester dans cette unique forme ne permet pas aux jeunes d’avoir une socialisation achevée, c’est à dire de comprendre, interpréter et performer les codes et les rituels de tel ou tel groupe social en fonction de la situation », rappelle-t-elle. Le risque d’enfermement n’est pas propre au virtuel.

Développer des liens virtuels puissants, c’est possible

Malgré ces codes spécifiques, les relations qui naissent sur les réseaux sociaux semblent aussi solides que celles dans la vraie vie, parce qu’elles sont « hyper constructivistes », note Laurence Allard : « On passe du temps à converser et à interagir. Parfois même, elles amènent à la rencontre physique. »

Si Jules n’a rencontré physiquement qu’une seule personne dont l’amitié était née en ligne sans la revoir par la suite, pour Sarah, c’est allé plus loin. « J’ai une copine rencontrée sur les Neurchis (un groupe Facebook) qui m’a fait rencontrer d’autres potes. On se voit souvent, ils viennent même dormir chez moi. »
Les rencontres en ligne ne sont finalement pas si différentes de celles effectuées dans la vraie vie, seuls les supports et certains codes changent. Pour la Génération Z, le virtuel devient une sorte de béquille, une aide précieuse et constructive pour expérimenter les relations sociales.