Pourquoi internet ne doit pas remplacer notre mémoire…

Publié le : 19-11-2019

#inclusionnumerique Vie perso

Au départ, on voulait savoir s'il fallait encore apprendre par coeur au temps du savoir disponible en un clic. On a interviewé Francis Eustache qui dirige l’Unité U1077 de l’INSERM et de l’EPHE de Caen, unique unité de recherche en France totalement dédiée à l’étude de la mémoire humaine. Et la réponse est...

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Faut il encore apprendre par coeur alors que tout le savoir est à portée de clic ?

Francis Eustache Je dirais oui. Il faut encore apprendre par coeur. Mais je réponds en spécialiste de la mémoire et non de l’apprentissage. Apprendre, ce n’est pas la même chose que consulter. C’est la différence entre la mémoire externe et la mémoire interne. Cette dernière est la somme de ce que je sais. Elle rassemble les expériences, les souvenirs, le savoir. C’est un encodage profond qui se réalise au fil du temps. L’apprentissage par coeur n’est pas un transfert de données mais bien une digestion, un cheminement. Il forge des mécanismes, des automatismes qui sont intéressants, pertinents. Et souvent, quand tout flanche dans nos cerveaux, les poèmes ou tables de multiplication subsistent. Car ils sont profondément ancrés. Tous ces processus, que ce soient l’apprentissage par coeur ou les souvenirs se réalisent sur un temps long et relèvent d’une démarche active. Je suis allé chercher ce savoir. Cet ensemble qui évolue tout au long de la vie constitue ma mémoire et me constitue. C’est mon histoire, ce sont mes souvenirs, mon processus de pensée. Cette mémoire interne, c’est ma singularité.  

Nous sommes ce que nous mémorisons ?

F.E. Disons qu’il y a un recoupement entre mémoire interne et identité. Ce sont des concepts qui se chevauchent largement.

Pourtant, au départ, beaucoup relève de l’extérieur, comme les livres par exemple. Comment transforme-t-on ce patrimoine en mémoire interne ?

F.E. De tout temps, il y a eu un dialogue et un équilibre entre mémoire interne et mémoire externe. Le livre a fait évoluer ce rapport, mais cela a pris 5000 ans. Là, en 20 ans, tout a été bousculé. Nous manquons de recul pour comprendre vraiment les effets de ce monde digital. Et il nous manque surtout un groupe contrôle qui serait resté isolé dans une grotte au cours des dernières décennies et n’aurait pas été touché par l’internet ! 

Mais nous constatons déjà que les processus cognitifs évoluent. Les jeunes ne vont pas aller chercher les informations dans leur mémoire, mais en priorité dans leur portable. Ils ont la mémoire du chemin de la connaissance 

Pourquoi ne pas externaliser notre mémoire au digital ?

F.E. En soi, cela n’est pas un souci. La véritable question est quantitative. Si nous externalisons tout notre savoir, cela va nous bouleverser en profondeur. Car la mémorisation est un processus de compréhension, d’appropriation, et de formation du soi. Aujourd’hui, je dirais que l’environnement n’est pas propice à la formation d’une mémoire efficiente. Les médias modernes conduisent à un éclatement de l’attention et à un encodage superficiel. On passe d’une chose à l’autre. Cela réduit l’appropriation du savoir et conduit à du brouillage. 

Aujourd’hui je dirais qu’il y a un excès de mémoire externe et c’est une mémoire très envahissante, elle nous sollicite en permanence. De telle sorte que nous sommes toujours en réaction, jusqu’à une forme d’épuisement. Cet excès de stimuli nous laisse un peu exsangue, juste capable de réaction mais moins de création. Car cela demande du temps et de l’énergie. Enfin ce monde externe envahissant vient en quelque sorte se substituer à la mémoire interne, au soi. Nous sommes envahis par les internets, par un magma global qui nous rend plus fragiles. 

Vous voulez dire que sans mémoire personnelle, on peine à former son opinion ?

F.E. Nous avons travaillé dans mon laboratoire sur la mémoire du futur. Ces dernières années, les IRM ont montré que la projection dans le futur activait des zones cérébrales de la mémoire autobiographique. Lorsqu’elles sont altérées, on peine à se projeter. Le futur repose largement sur le passé et notre capacité à l’anticiper, à faire des choix aussi. C’est là que l’affaiblissement de notre mémoire intérieure altère notre capacité à penser. Et hypothèque en quelque sorte la capacité à prendre des décisions. En fait, pour pouvoir agir, nous avons besoin de moments où il ne se passe rien…