J’ai emmené ma mère à un concert sur Fortnite

Publié le : 21-10-2022

#culturedigitale Pratiques numériques

Du 6 au 9 octobre avait lieu un concert virtuel d'Aya Nakamura sur le jeu vidéo Fortnite. J’ai décidé de ramener ma mère, pour tester la profondeur de notre fossé intergénérationnel.

 

 

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Ma mère ne joue pas aux jeux vidéo. La seule fois où j’ai pu entendre son nom associé à un jeu, c’était dans la bouche de mon père, alors qu’il me racontait ses exploits passés (et lointains) sur une borne d’arcade de jeux de combat.

L’idée de la ramener dans un concert virtuel, dans un des jeux vidéo les plus populaires chez les jeunes, peut sembler un peu étrange. Mais la curiosité était présente de son côté, et la tentation de lui présenter un monde totalement inconnu trop grande du mien. Histoire de tester, le temps d’un concert, la profondeur du fossé générationnel entre elle et moi.

 


Aya Nakamura n’est pas la seule à avoir donner des concerts dans Fortnite. Le rappeur américain Travis Scott avait rameuté pas moins de 12 millions de personnes lors de sa première diffusion


 

Soucis techniques

Il faut déjà commencer par régler les problèmes techniques ! L’idée de la laisser jouer est immédiatement évacuée : il n’est pas aisé de se déplacer dans un univers en 3D lorsqu’on y est pas habitué (et l’ère qui a vu ma mère pratiquer un temps soit peu le jeu vidéo se pensait en deux dimensions). 

Vient ensuite le problème de la diffusion. Je dois lui transmettre l’image et le son en direct, l’enregistrer à des fins de vidéo (elle est disponible ci-dessous), tout en communiquant avec elle. S’il existe des outils tout à fait fiables et fonctionnels à cet usage (je pense à Discord par exemple), à 51 ans, ma mère n’est pas du tout familière avec ceux-là. En fait, elle n’en a pas besoin. « Je me contente du minimum, de Zoom pour le travail par exemple », m’explique-t-elle.

« Je ne te savais pas si patiente », s’aventure à dire ma mère dans un rire, après quelques essais infructueux. Finalement, avec un peu de bricolage et beaucoup de temps, on obtient une solution brinquebalante qui tient plus de l’artisanat que de la trouvaille technologique. 

 


Du côté du jeu Roblox, particulièrement populaire chez les plus jeunes, c’est le chanteur Lil Nas X qui s’est prêté au jeu en novembre 2020. 


 

L’heure du show

C’est l’heure donc de se joindre au fameux concert. Ce jour-là, c’est la chanteuse franco-malienne Aya Nakamura qui se produit. Ou du moins, qui est mise en avant. Si on parle volontiers de concert virtuel, Fortnite propose en réalité des événements qui ne sont pas en direct. Ce sont des créations de concepteurs de jeux, créés pour mettre en valeur l’artiste avec les moyens du jeu vidéo (effets spéciaux, interactivité avec l’environnement…). 

Un concept un peu compliqué à appréhender pour ma mère. « Un concert, tu y vas aussi pour la convivialité ! Ici, tu vois les autres personnes mais qu’à travers les avatars… », note-t-elle. Si elle apprécie le fait que les environnements changent et évoluent, elle est sans appel : le virtuel, ce n’est pas pour elle. « Les jeux vidéo, j’ai du mal à voir ça autrement que comme une perte de temps maintenant », indique-t-elle.

Fossé générationnel

Tu imagines si j’avais dû jouer ? J’aurais fini dans les branchages dès le début”, avance-t-elle. Et c’est certainement ça que j’ai le plus retenu de cette expérience. De la même manière, de plus en plus de multinationales du numérique envisagent les interactions sociales sous le prisme du virtuel.

Meta (ancien Facebook), mais aussi Microsoft ont commencé à imaginer des métavers, des mondes digitaux dans lesquels on interagirait via des casques de réalité virtuelles et des ordinateurs, pour se rendre à des réunions de travail, pour se retrouver entre amis ou… aller à des concerts. Est-ce que les personnes, comme ma mère, peu enclines à échanger sur des plateformes virtuelles, pourront et voudront suivre ce changement ? Rien n’est moins sûr.

 

Autre apprentissage (et pas des moindres). Moi qui pensais prendre le rôle du professeur pour enseigner le jeu vidéo à ma mère, je me suis rapidement retrouvée dans celui de l’élève. Et la leçon du jour portait sur l’accessibilité du numérique.

Pour une fille de ma génération, qui est née avec internet et qui, dès qu’elle a pu se tenir sur ses deux jambes, s’est empressée de détruire le minitel familial, le fonctionnement du numérique et du jeu vidéo tient du réflexe. Des compétences tellement acquises et innées aux personnes de mon âge que j’en avais presque oublié que d’autres ne les partageaient pas. 

Mais surtout, ce que je retiens, c’est que le fossé intergénérationnel qui nous sépare ma mère et moi n’est pas tant un gouffre infranchissable. Non, il représente plutôt une jolie invitation à construire un pont, pour rapprocher et mieux comprendre ses deux versants.